Vincent Martin, l’art silencieux de faire des photos parlantes

Publié le 19.08.2016 par Laurent Lefèvre
© Vincent Martin

Double recordman du monde pour le plus grand cyanotype et le plus grand Van Dyck (tirages photo d’après des procédés anciens), Vincent Martin n’aime ni la compétition ni les records.

Il les suit néanmoins avec amusement(1). “Le Van Dyck n’a pas été homologué, mais il pourrait l’être”, précise cet ingénieur d’études au CNRS. Inscrit au Guinness World Records de 2013, le cyanotype réalisé le 11 juillet 2013 pour le Festival d’Avignon sur la place du Palais des Papes, déchaîne les passions chez les Anglo-Saxons. “Depuis, ils s’acharnent à améliorer ce record, déjà battu cinq ou six fois d’affilée”. Le 19 septembre 2015, des Américains utilisent une lance à incendie pour arroser et traiter un tirage de 250 m2, cinq fois plus grand que celui qu’il a réalisé et attribué au CAES du CNRS. Malgré les encouragements postés sur Twitter avec le mot-dièse cyanotype, cette performance sera difficile à égaler. Il s’en moque : ce qui l’intéresse, c’est d’interagir avec le public et de créer une œuvre collective : “Le dévoilement de cette image qui devient bleue après le traitement est toujours un moment d’émotion pour les gens qui ont posé dix minutes au soleil”.

Une révélation

Chimiste, recruté en 1995 comme technicien dans un labo lyonnais, il se rapproche du Clas de Villeurbanne pour jouer au volley. Il découvre alors le club photo. Le CAES est-il à l’origine de sa passion ? “En partie, estime-t-il. Je ne suis pas un grand parleur et l’image est un média qui me convient bien”. Il animera ce club photo de 1997 à 2011, jusqu’à son départ pour Grenoble. Chaque année, il organise des stages dans les villages vacances du CAES – Oléron, Fréjus et Aussois. Depuis 2010, il couvre le Festival Art & Science d’Oléron, avec une double casquette d’animateur et de photographe : “On ne dort pas beaucoup, mais c’est une super semaine ! Il y a une émulation incroyable. Beaucoup de comédiens des troupes CNRS sont devenus des amis”. “C’est très facile de travailler avec lui, précise Quynh Phan, du service Culture du CAES. Disponible à tout moment, il a toujours de bonnes idées. Humilité, talent et sourire sont les mots qui me viennent à l’esprit pour le décrire”. En 2003, il organise à Oléron un stage sur les procédés anciens – dont le cyanotype et le Van Dyck – que ce curieux a été l’un des premiers à faire redécouvrir. “Force d’initiative, Vincent tire les gens vers le haut, apprécie Michel Miguet, un retraité du CNRS qui a participé au cyanotype. Il bénéficie d’un capital sympathie énorme et paraît sans défaut”. Plus graphiques, ces techniques permettent d’explorer un propos qui se rattache à l’histoire de la photo et à ses pionniers, comme Hercule Florence(2), à qui il aime rendre hommage : “Les photographes de 1840-1850 ont développé de nombreux procédés que l’on se réapproprie aujourd’hui dans le numérique”.
Très attaché aux premiers gestes de la photographie, il explore les univers du travail, de l’artisanat, des savoir-faire, comme si la magie des machines de confection installées dans l’appartement familial de Saint-Étienne ne l’avait pas quitté. En 1962, son père, qui travaille dans le textile, réalise, à son compte, des milliers d’écharpes miniatures pour les fioles de sirop pour enfant Myrtine®. “Mes parents ont acheté des machines et monté un atelier dans le salon. Ils ont répondu pendant deux ans à cette commande. Ils ont même confectionné trois-quatre écharpes de 2,5 m de long, dont une pour Nounours de l’émission Bonne nuit, les petits !“. En quête d’une de ces étoffes, il tombe sur un paquet de lettres anciennes remisées augrenier, dont celle d’un grand-oncle envoyée du front en 1915. Il décide alors de remonter l’histoire familiale, “un milieu modeste, travailleur, très fraternel et bienveillant”, et de sa ville de Saint-Étienne.

© Vincent Martin

Après un an et demi de recherches, il en retrace le parcours et la vie, mois par mois, de 1880 à 1920, dans un livre édité à compte d’auteur(3). Venu de Suisse jusqu’à Saint-Étienne à pied, vers 1888, son arrière-grand-père paternel a monté des cafés-restaurants-logis avec son frère. Parmi les photos de ses aïeux, il trouve des tirages réalisés à partir des procédés anciens qu’il pratique aujourd’hui, dont deux cyanotypes de format Cabinet (11 cm x 17 cm), datés de 1910 environ. “Mon père m’a raconté leur histoire. C’était ahurissant”. Il offre son livre à ses deux frères et à sa sœur ainsi qu’à ses neveux et nièces. “Je suis ravi de comprendre un peu plus qui je suis”, le remercie un frère. Son père lui confie avoir “beaucoup appris”. “À partir de peu, Vincent Martin a reconstitué, par l’enquête, la mémoire d’une famille, de lieux, d’une ville”, souligne l’historien Michel Déalberti, qui a préfacé son livre.

Faire plaisir

Ce portraitiste a le goût des autres : il aime transmettre autant qu’apprendre d’eux. “On ne portraitise pas les gens : on ne fait que capter l’image qu’ils nous offrent. C’est magique de voir les yeux d’une personne pétiller quand elle découvre son image. Réaliser un portrait, c’est faire plaisir, partager un instant”. Ce qu’il apprécie dans le travail de la photographe de rue américaine Diane Arbus, c’est son intimité avec le sujet. Sa rencontre avec des pêcheurs d’Oléron témoigne des liens très forts qui se tissent avec le photographe. Embarqué dès 4 heures du matin, il passe une journée en mer avec eux. L’un des clichés qu’il réalise obtiendra un prix Photofolie du CAES.
Depuis deux ans, il s’implique beaucoup dans la photo et explore différents pans liés à l’image. En 2013, il écrit un guide sur le diaporama(4). Depuis, il dispense des formations sur ce genre visuel et en produit régulièrement notamment pour les Bocuse d’Or Winner, une association regroupant les chefs du célèbre concours de cuisiniers(5). “C’est à chaque fois un challenge. Je monte les photos selon un cahier des charges et ma lecture d’image”. À partir de scènes saisies dans les rues de Lyon, il en réalise un sur René Maltête, un adepte de la photo insolite(6). “Je me suis régalé : j’ai de quoi faire un livre humoristique”.

© Vincent Martin

Également photographe de concert, il assiste à une vingtaine de performances par an, “des histoires de rencontre avec les producteurs et les musiciens”. Donnés au groupe, ses clichés qui “vivent dans l’instant présent” sont publiés sur sa page Facebook. Il forme aussi des animateurs périscolaires à la pratique de la photo.

“Figer” ce qui risque de disparaître

“Je remarque que je prends beaucoup de plaisir dans la pédagogie. Depuis cette année, j’encadre des travaux pratiques en chimie-biologie à l’université. Cela m’a demandé un boulot énorme, mais c’est plaisant”. Dans son laboratoire grenoblois, où il fait de la caractérisation de matériaux et de la conception d’appareillage(7), ce qu’il apprécie le plus, c’est transmettre et le contact avec les différentes équipes.
Son prochain objectif ? Il se laisse le champ ouvert.  À bientôt 46 ans, la crise de la quarantaine assumée avec recul, il se dit prêt à explorer de nouvelles voies… “mais en restant dans mon Sud-Est”, insiste-t-il. Comme s’il craignait, en s’installant ailleurs, de perdre le fil de sa propre histoire, entre Lyon et Saint-Étienne. Divorcé et sans enfant, cultivant l’amitié, il ne se voit pas vivre dans l’anonymat de la région parisienne. Le Lyon des Canuts, des anarchistes de la Croix-Rousse ou même celui très bourgeois du VIe arrondissement où il a photographié les affiches électorales lui manquerait. Il ne saurait plus où danser le rock, le lindy hop et le West Coast Swing qu’il pratique régulièrement, ni avec qui développer ses projets. Et il n’en manque pas. “En ce moment, j’ai envie de photographier des lieux qui risquent de disparaître, de les figer : par exemple, des bureaux au CNRS parce que cela fait partie des conditions de travail du labo et d’un chercheur. J’ai envie de les conserver, d’en laisser une trace pour le futur”.


Notes

1. photomavi.com/dossier/dosrecord.htm
2. Explorateur niçois (1804-1879), qui a inventé un procédé exploitable avant Niépce et Daguerre.
3. Deux Suisses à Saint-Étienne : itinéraire des frères Wütrich et de leur descendance à l’époque de la Grande Guerre.
4. Créer mon diaporama. Édition Photomavi, 2013.
5. En 2015, ses diaporamas créés pour l’occasion sont présentés à l’Exposition universelle de Milan.
6. Le Rigolo de la photo (photomavi.com/diaporama/diaprigolo.html).
7. Axé sur l’électrochimie, le LEPMI mène des recherches sur l’énergie (piles à combustible, batterie, panneaux solaires).