Marc Châtelet ou la science de savoir par où il faut passer

Publié le 14.12.2016 par Laurent Lefèvre

“Nous sommes près de la montagne Sainte-Geneviève et mes collègues qui travaillent à Jussieu sont en bas”, précise Marc Châtelet, rencontré à la terrasse d’un café de la place Denfert-Rochereau, dans le 14e arrondissement de Paris. 

Laquelle place “se situe entre 40 et 65m d’altitude”… Déconcertant comme un physicien fou de sommets parvient à vous faire voir la ville autrement. Marc Châtelet confie ainsi qu’il “identifie les sites où [il] se promène grâce à leur position”. Passionné de géographie et de génie civil, il connaît ces indications par coeur et n’a plus besoin d’altimètre ni de GPS.

La recherche tout schuss

Membre de la Seras Montagne du CAES(1) depuis 1980, son secrétaire depuis une douzaine d’années, Marc Châtelet, originaire d’un plat pays, Armentières (Nord), découvre les joies de la montagne au lycée climatique de Briançon (Hautes-Alpes). Diplômé de l’École normale supérieure (ENS) de Saint-Cloud, section physique, il entre au CNRS en 1973, à 24 ans, en tant qu’attaché de recherche agrégé. Il intègre alors le laboratoire des hautes pressions de Bellevue (Hauts-de-Seine), en contrebas de l’Observatoire de Meudon… situé à 162 m. Époque bénie où l’organisme finance son doctorat et des postdocs à l’étranger.
Cap à l’est, pour l’Allemagne, où il séjourne trois mois à Ratisbonne… dont le faîte de la cathédrale s’élève à peine à 400m. Puis au Grand Ouest, à Los Alamos (Nouveau- Mexique). Il passe un an au fameux Los Alamos National Lab (NANL), à l’origine de la première bombe atomique et met au point un laser pour étudier les transferts d’énergie en milieu explosif. “Je n’ai heureusement pas travaillé sur la bombinette ! Et ce sont eux qui sont venus me chercher”, précise cet homme modeste, qui milite pour la collégialité de la recherche et valorise toujours le travail d’équipe. “In the middle of nowhere”, il skie sur des pentes à flanc de volcan… culminant à 3 000 m. C’est ainsi qu’à l’hiver 1984, Marc Châtelet dévale en plein désert Little Mother, Big Mother, Why Not et One More Time, des pistes ouvertes à la demande du directeur scientifique du projet Manhattan, Robert Oppenheimer, considéré comme “le père de la bombe atomique”.

Faire pousser des nano-objets

De retour en France, il effectuera toute sa carrière en région parisienne : Meudon, Villetaneuse et enfin Palaiseau, au laboratoire de physique des interfaces et des couches minces LPICM-CNRS-Polytechnique. Critique envers le facteur h(2) et les financements sur projets – la chronophage course aux contrats –, il a quand même demandé un éméritat. Pourquoi continuer à l’heure de la retraite après quarante-deux ans de service au CNRS ? Sa réponse est frappée au coin du bon sens, dont l’homme semble constitué de part en part : “Dans la recherche, il n’y a jamais un point final”.
À 67 ans, il se rend deux ou trois jours par semaine sur le plateau de Saclay, “à vélo si possible “, pour suivre les résultats d’une expérience en cours : “Nous aimerions comprendre les processus physiques de la croissance des nano-objets”, précise-t-il. Pour cela, il fait croître ses propres nanotubes de carbone : “Si vous les achetez, ils sont déjà conditionnés d’une façon qui peut ne pas vous convenir”. L’idée est de les faire pousser à l’aide de catalyseurs et d’observer “comment les premiers atomes et molécules s’arrangent, comment cela se croise et sous quelle forme”. Avec Marc Châtelet, on embarque au coeur de l’infiniment petit, au plus près de la physique de pointe. Ses yeux bleu clair pétillent quand à peine prononcés il explique avec de savoureuses métaphores les concepts scientifiques ou techniques incompré-hensibles au marc chatelet2non-physicien. Ce serait vite oublier que pour sa manip, il faut maîtriser des vides très poussés, l’ultravide, et des “tas de systèmes de croissance et de diagnostic” qui demandent “des appareils de course” très complexes.
“Les difficultés font partie de la découverte et de l’aventure, dans un labo comme en montagne, commente-t-il. En recherche, il faut de la persévérance quand on bloque sur un point délicat, prendre le temps d’une analyse la plus objective possible. De même que sur un manteau neigeux, il convient de bien le sonder pour ne pas emmener un groupe sur une plaque à vent”.

Bienvenue au club

“Sur les pentes, Marc est comme un poisson dans l’eau. Il a le sens de l’itinéraire. Au milieu des cailloux, il a la science de savoir par où il faut passer, observe Jean- Luc Maurice, membre de la Seras Montagne et collègue de labo. Marc, qui a le génie de l’organisation, est certainement le pilier du club le plus solide . Un grand nombre de ses activités reposent sur ce qu’il a mis en place, de façon toujours modeste”.
Ce rassemblement de passionnés, qui compte une quarantaine de membres travaillant essentiellement en région parisienne, s’est élargi(3). Marc Châtelet, qui a enseigné en DEA de physique atomique et molé-culaire à l’université d’Orsay et à Polytechnique, n’a pas oublié qu’il vient d’un milieu d’enseignant : son père a été professeur en mécanique aux Arts et Métiers ; son grand-père, doyen de la faculté des Sciences de Paris. “J’adore transmettre. C’est aussi ce que je fais à la Seras. Je souhaite amener les gens à être autonomes. Nous ne sommes pas là pour faire du service. Car alors, il suffit de se payer un guide…”. Les plus expérimentés supervisent les activités et les bénévoles bénéficient de formations d’encadrants(4). Leader de cordée niveau moyen, il participe aux sorties escalade et ski de randonnée. “Ce club s’adapte aux saisons. L’hiver, les sports de neige : ski de randonnée, de fond, sortie en raquettes et cascade de glace(5). L’été : escalade à Fontainebleau ou sur les falaises de Bourgogne, randonnée pédestre et rassemblement en haute montagne”.

Des heures dans le brouillard

Son souvenir le plus mémorable : l’hiver 1999, une traversée en plein brouillard, lors d’un raid en Autriche organisé en autonomie, sans guide, avec une dizaine de membres de la Seras, dont l’un de ses fils, âgé de 22 ans. “Avant de partir, vers six heures, on a tiré les azimuts, c’est-à-dire les différents points par lesquels passer, grâce à la carte, la boussole et l’altimètre – aujourd’hui, on suit le GPS. On a évolué entre deux barres rocheuses. À un moment, on a basculé dans une faiblesse de la falaise bien repérée sur la carte : il fallait être sûr de notre coup… Vous êtes hypertendus car vous skiez et descendez encordés : essayez de dévaler une pente attaché !”. À leur arrivée, vers 16 heures, le gardien du refuge est venu à leur rencontre pour féliciter… leur guide.

Toute la famille encordée

Marc Châtelet a initié ses trois fils à la montagne. Avec son épouse, professeur d’histoire-géographie et documentaliste, aujourd’hui à la retraite, ils ont emmené la fratrie en rando-alpinisme : une cordée de trois, l’autre de deux, menée par leur fils le plus expérimenté. Depuis deux ans et demi, il passe un tiers de l’année en Haute-Savoie, dans son chalet situé sur la commune de Passy, connue pour ses sanatoriums : “C’est là que Marie Curie est décédée une semaine à peine après son admission. On n’est pas très haut : environ à 700”. Six cent cinquante et un mètres précisément, selon GoogleMap, l’altimètre “pour les nuls”…

 


Notes

1. montagne.caes.cnrs.fr 
2. Facteur quantifiant la productivité des scientifiques selon leurs publications. 
3. Du supérieur, aux thésards et postdocs regroupés au sein du Club alpin français de la recherche scientifique francilienne (CAF-RSF), qui compte 90 membres. 
4. Dispensées par la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM). 
5. Le Centre Paul-Langevin d’Aussois propose, avec la participation de la Seras Montagne une semaine d’initiation à cette nouvelle activité.