Wahid Chakib, le chevalier des Arts et du rêve

Publié le 07.01.2026 par Clémence Mermillod
Photographie : Zanko.

Le metteur en scène de la compagnie de l’Incertitude, troupe de théâtre du CAES à Bordeaux, a été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Une reconnaissance de son engagement sans faille pour l’accès au théâtre de tous les publics, comme un art libérateur et fédérateur.

Wahid Chakib habite la vie comme une scène de théâtre : il déploie une présence qui exploite chaque centimètre carré de l’espace qui lui est donné. Le rire, les larmes, le verbe, le geste : sa personnalité est pleine, entière, en perpétuel mouvement. Est-ce l’énergie du désespoir ? Certainement pas.

« Le théâtre fait grandir l’âme »

Il est mu par cette électricité folle et joyeuse des passionnés : le théâtre le consume pleinement dans un feu de joie qu’il veut propager partout. Car oui, il a l’espoir fou que cet art dramatique puisse porter et élever tous les gens qu’il rencontre, et même pourquoi pas, l’humanité entière. « Le théâtre fait grandir l’âme, celle des jeunes comme celle des adultes. C’est un Art universel. Je voyage beaucoup et la scène est une valeur commune qui parle à tous, c’est une ouverture sur le monde. » Monter sur scène, enfiler la peau d’un autre, dire les mots d’un autre, les mettre dans sa bouche, toucher sa vérité, quel meilleur moyen de comprendre l’humanité, ses désastres… Paré de son nouvel habit de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres dont il a été décoré en cette fin d’année 2025, le metteur en scène de la Compagnie de l’Incertitude, troupe de théâtre du CAES à Bordeaux, a plus que jamais envie de continuer à apporter le théâtre à tous. « Cette distinction, je veux la partager avec tous les gens que j’ai accompagné depuis les années 90. Et il y en a des milliers ! J’ai monté des spectacles avec des habitants de quartiers, des spectacles intergénérationnels, avec des détenus, des écoles, des centres sociaux, des jeunes… Cette distinction me donne la force de continuer. La République m’honore. »

Depuis 17 ans, il est aussi le metteur en scène qui encadre la troupe du CAES du CNRS à Bordeaux, la compagnie de l’Incertitude. « J’ai de superbes souvenirs avec cette troupe, mais le meilleur arrive ! On a développé une complicité extraordinaire et on continue à explorer. Nous sommes une famille, des amis. C’est une aventure humaine et cela se voit sur scène. »

Les clowns de Kénitra

Au commencement, il y eut une visite de clowns dans une école primaire de Kénitra, une ville côtière du Maroc à une trentaine de kilomètres au nord de Rabat.

« J’étais un enfant timide, renfermé. À la mort de mes parents, je bégayais, je ne prenais pas la parole. Des clowns sont venus visiter notre école, et d’un coup j’ai eu des étoiles dans les yeux, j’étais volubile, émerveillé. Je suis rentré et j’ai dit à ma Grand-mère, une grande dame qui ne savait ni lire ni écrire : je veux faire du théâtre. Depuis, le théâtre ne m’a plus quitté. C’est devenu mon refuge, ma thérapie. J’ai tout de suite su que cela serait ma vie. »

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Pièce montée

En 1979, Wahid Chakib a 13 ans et monte sur la scène de l’institut français de Kénitra pour sa première représentation publique. Il écume les scènes du milieu associatif de la ville, toujours soutenu vaille que vaille par sa grand-mère. En 1988, il entre au conservatoire : il n’en a jamais douté, il sera comédien. En 1992, il monte Fin de partie de Samuel Beckett, une expérimentation pour laquelle il passe pour la première fois metteur en scène. Une révélation. « Monter une pièce, c’est comme travailler en famille dans un laboratoire. Jouer, c’est plus solitaire. Le travail de metteur en scène est vraiment avec les autres. C’est grâce à cette pièce que je suis arrivé en France. » Un professeur de Bordeaux 3, Philippe Rouyet, assiste à la représentation lors d’un festival universitaire au Maroc et l’enjoint de venir à Bordeaux poursuivre sa formation. « Je suis venu et j’ai rencontré ma femme sur les bancs de la fac, je suis resté. »

Le drame essentiel

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Même si les clowns furent son premier émoi théâtral, la comédie n’est pas le terreau créatif de ce metteur en scène qui a un vrai penchant pour le drame. « Avec le drame, on touche l’essentiel, les souffrances de l’être humain, le fond de l’âme. » La comédie lui parle seulement si sous le vernis du rire on trouve le drame ou l’absurdité de la vie. Rire pour rire, sur scène, très peu pour lui. « L’art est un combat qui change le regard, fait passer des messages. La société est tendue, pétrie de préjugés. L’art nous rassemble et nous protège. Je veux défendre les valeurs de la République – Liberté, Égalité, Fraternité… »

Il y a 17 ans, toujours mu par ces valeurs, Wahid Chakib créait « Scènes d’accueil », un festival de théâtre à destination des classes allophones de la métropole de Bordeaux. Ces classes rassemblent des élèves fraîchement arrivés en France et dont le français n’est pas la langue maternelle.

Beaucoup viennent de parcours d’exils compliqués, fuyant des pays secoués par la guerre ou régis par des dictatures. Sous la direction du metteur en scène, pendant un an ils vont travailler leur pièce, s’approprier la langue française mais aussi prendre confiance en eux. Et ce jusqu’à la représentation finale sur la grande scène du TnBA. Les dernières représentations ont fait salle comble, avec un public enthousiaste.

Inlassablement, Wahid Chakib poursuit son travail de passeur, sans jamais se départir de son âme d’enfant et de son enthousiasme sautillant. « Le rêve me fait avancer. Et mon rêve c’est de continuer mon combat et que ma famille soit fière de moi. » Alors, loin du fracas du monde, la scène de Wahid Chakib reste un endroit où l’humanité nue explore ses peines, ses joies et ses démons pour s’élever un peu plus au-dessus du magma visqueux de la haine, de l’ignorance et de la souffrance. Un espace ouvert où tout le monde peut, avec les mots d’un autre, trouver sa voix.