L’histoire du CNRS se donne en spectacle

Publié le 30.01.2020 par Clémence Mermillod
Floréal Daniel (assis en bleu et blanc) et la Compagnie de l’Incertitude lors d’une représentation de « Donnez-moi tout ! » à Pessac.

Refaire vivre au spectateur les débats, les idées, les discussions qui ont accompagné la naissance du CNRS. C’est l’objectif que s’est fixé Floréal Daniel, qui a rédigé « Donnez-moi tout ! ». Une pièce écrite par un agent CNRS, portée sur scène par la troupe du CAES à Bordeaux. Conversation avec l’auteur. 

Sous la plume de Floréal Daniel, chercheur à l’institut des sciences humaines et sociales du CNRS à Bordeaux, les grands fondateurs du CNRS prennent vie sur les planches et se questionnent sur la responsabilité de la science. Une pièce aux élans philosophiques portée sur scène par La Compagnie de L’Incertitude, troupe de théâtre du CAES du CNRS à Bordeaux, dans une mise en scène orchestrée par Wahid Chakib. CAES MAG a discuté avec Floréal Daniel sur le processus de création de cette pièce. Conversation avec un auteur qui s’est plongé dans l’abîme de réflexions scientifiques et philosophiques entourant la création du CNRS.

CAES MAG. Comment est venu ce projet de pièce de théâtre ?

Floréal Daniel. Au mois d’octobre 2018, nous avons pris connaissance des événements organisés dans le cadre des 80 ans du CNRS. La compagnie (de l’Incertitude NDLR, la troupe de théâtre du CAES à Bordeaux, à laquelle Floréal Daniel appartient) s’est dit « on doit faire quelque-chose ! ». Fabienne (Lastère, responsable de la troupe de Bordeaux NDLR) a eu l’idée de choisir une pièce scientifique pour l’inscrire dans les festivités. Mais je lui ai proposé « et si nous l’écrivions nous-même ? ». J’avais déjà lu le livre de Denis Guthleben (Attaché scientifique au Comité pour l’histoire du CNRS NDLR) sur l’histoire du CNRS. C’est un ouvrage qui fourmille d’anecdotes, de citations. Et puis dans la troupe, nous avons Marc Joliot-Curie, un descendant direct de fondateurs du CNRS. On disposait donc d’une base historique et d’informations de première main ! Je me suis alors lancé dans l’écriture.

CAES MAG. Comment s’est construit le récit ?

Floréal Daniel. J’avais déjà une idée de synopsis. Au début, je voulais partir de 1936, les prémices de la création du CNRS, et aller jusqu’en 1958 avec de Gaulle. Mais c’était une période trop large et je voulais rester centré sur les fondateurs, ceux qui ont porté le projet initial. Donc je me suis limité à la période de 1936 à 1945 où tous les fondateurs sont réunis, c’est-à-dire Jean Perrin, Irène Joliot-Curie et Jean Zay, avec en 1944 la fin du règne de Charles Jacob (qui a dirigé le CNRS de 1940 à 1944, nommé par le gouvernement de Vichy NDLR). Cette période du CNRS a été, sous la responsabilité des scientifiques, une phase de réflexion intense sur la science. Ensuite, la question était : comment donner chair à l’histoire ? Il y a les faits, mais ensuite, à 80%, c’est de l’imagination. Mais de l’imagination plausible. Comme point de départ, je décide de réunir tous les gens importants de cette histoire pour un week-end dans la maison de campagne des Joliot-Curie en Bretagne. En ce qui concerne Charles Jacob, c’était plus difficile, je le connaissais mal, c’est une personnalité compliquée. Sa position à la tête du CNRS, il la percevait plus comme un marchepied pour devenir ministre. Pour faire le lien entre les protagonistes, j’ai ensuite ajouté des personnages fictifs.

CAES MAG. Qu’est-ce que cette expérience d’écriture vous a appris ?

Floréal Daniel. J’ai appris à me confronter à l’écriture d’une pièce de théâtre. Il fallait réussir à faire coexister une tension dramatique et la conformité avec la réalité historique. J’ai écrit une première version que j’ai envoyée à Denis Guthleben afin de m’assurer de la véracité historique. Ensuite j’ai envoyé mon texte à Elisabeth Bouchaud, directrice du théâtre de la Reine Blanche, qui propose des spectacles à caractère scientifique. Nous avons eu une discussion autour de la qualité théâtrale de la pièce. Une amie correctrice de romans a aussi relu le texte. Ensuite, les rôles ont été distribués à la troupe. Marc (Joliot-Curie NDLR) a pu apporter quelques modifications, en raison de son histoire familiale.

CAES MAG. Vers quelles conclusions tend votre pièce ?

Floréal Daniel. Je n’ai pas vraiment donné de conclusions à ma pièce qui se termine par un monologue de Jean Perrin. La pièce soulève la question de la responsabilité scientifique qui existait déjà au moment de la fondation du CNRS. Même avant Hiroshima, il y avait déjà cette inquiétude autour des applications nucléaires. Frédéric Joliot-Curie (époux d’Irène Joliot-Curie) a dû quitter son poste de Haut-Commissaire à l’énergie atomique plus tard, en 1950, car il ne voulait pas participer à la production de l’arme atomique.  Cette question de la responsabilité scientifique dans l’organisation de la recherche est centrale. Est-ce que la recherche scientifique peut-être influencée par l’idéologie ? C’est une question qui nous a été posée par la philosophie des sciences : la recherche d’un compromis entre raison et passion.